Looksmaxxing : la nouvelle obsession beauté des filles de TikTok

Sur TikTok, une nouvelle génération de jeunes femmes ausculte ses traits avec le vocabulaire d’un chirurgien maxillo-facial. Venue des forums masculins, la quête du visage « optimisé » a changé de genre et de dictionnaire. Enquête sur une tendance qui fait de la beauté un chantier et du miroir un instrument de mesure.

La vidéo ressemble à des milliers d’autres. Lumière de salle de bains, cheveux tirés en arrière, téléphone collé au visage. D’un ongle manucuré, la créatrice trace une ligne invisible du coin interne de son œil vers la tempe. « Canthal tilt positif », annonce-t-elle, satisfaite. Puis elle tourne la tête, offre son profil à la caméra, déplore un « maxillaire légèrement en retrait » et promet de partager sa routine : exercices du visage, langue collée au palais, gua sha matin et soir. En légende, un seul mot-dièse : #looksmaxxing.

Longtemps, le terme a appartenu aux garçons. Le voici passé dans les salles de bains des filles, avec son lexique de bloc opératoire et son goût de la mesure. Une beauté qui ne se contente plus d’être regardée. Elle veut être calculée.

Des forums d’hommes aux salles de bains

Le mot est né au cours des années 2010 sur des forums anglophones fréquentés par des hommes, dont certains gravitaient dans la nébuleuse « incel », ces « célibataires involontaires » persuadés que leur physique les condamnait à la solitude. On y disséquait les mâchoires, les pommettes, les arcades. On y pratiquait le « mogging », l’art d’écraser l’autre par sa seule apparence. Le suffixe « maxxing » vient du jeu vidéo, où l’on « maxe » les compétences d’un personnage. Appliqué au visage, il dit tout du projet : traiter son corps comme un avatar à améliorer, point par point.

Au début des années 2020, TikTok a sorti le mot des forums. Des créateurs masculins y ont popularisé leurs routines, de la crème solaire au mewing, jusqu’à des dérives nettement plus inquiétantes. Les sociologues s’en sont emparés : une étude parue en 2025 dans la revue Sociology of Health & Illness décrit ces communautés comme des espaces où l’amélioration de soi se présente en démarche de santé tout en installant une hiérarchie des corps fondée sur l’apparence.

La version féminine garde la méthode et change de ton. Moins de rage, plus de pédagogie. Les créatrices ne parlent pas de « mâchoire de mannequin » mais de canthal tilt, de phénotype, d’orbiculaire de l’œil. Elles filment leur profil, commentent leurs symétries, dressent la liste de leurs « points à travailler » avec le sérieux d’une interne en consultation.

Le petit lexique du looksmaxxing

Looksmaxxing : de l’anglais looks (l’apparence) et maxxing (maximiser). L’art d’optimiser son physique, du soin de la peau à la chirurgie.

Softmaxxing et hardmaxxing : le premier désigne les gestes doux (skincare, sommeil, sport, posture). Le second regroupe les actes médicaux ou chirurgicaux.

Canthal tilt : l’inclinaison de la ligne qui relie le coin interne de l’œil à son coin externe. « Positif » quand le coin externe remonte vers la tempe.

Hunter eyes : les « yeux de chasseur », en amande et étirés, érigés en idéal par la tendance.

Mewing : garder la langue plaquée contre le palais dans l’espoir de redessiner sa mâchoire.

Mogging : éclipser quelqu’un par sa seule apparence. Le mot vient des forums, l’esprit de compétition aussi.

Bonesmashing : se frapper les os du visage pour les « densifier ». La face sombre de la tendance.

Le prestige de la blouse blanche

Pourquoi ce vocabulaire de faculté de médecine ? Parce qu’un mot savant rassure. Dire que l’on a « un canthal tilt négatif » plutôt que « des yeux tombants », c’est transformer un complexe en diagnostic. Or un diagnostic appelle un protocole. Le mot technique fait office de blouse blanche : il en a le prestige, sans l’examen ni le diplôme.

Les mots, pourtant, sont exacts. L’orbiculaire de l’œil est bien le muscle circulaire qui permet de cligner des paupières. La rétromaxillie, ce fameux maxillaire en retrait, est un vrai diagnostic d’orthodontiste. Il se pose avec des radiographies et un examen clinique. Pas devant la caméra frontale d’un smartphone.

Car le selfie ment. Des chercheurs de l’université Rutgers et de Stanford ont calculé qu’à une trentaine de centimètres de l’objectif, la base du nez paraît environ 30 % plus large que sur un portrait pris à 1,50 mètre. Juger la projection de sa mâchoire à bout de bras revient à se mesurer avec une règle tordue.

Une beauté qui ne se contente plus d’être regardée. Elle veut être calculée.

Du fox eye au canthal tilt

L’obsession n’est pas tout à fait neuve. En 2019, l’essayiste américaine Jia Tolentino décrivait dans le New Yorker l’avènement d’un « visage Instagram » unique : peau sans pores, pommettes hautes, yeux de chat. L’année suivante, le fox eye envahissait les réseaux, avec son trait d’eye-liner étiré vers la tempe, ses sourcils relevés et parfois ses fils tenseurs pour figer l’effet. Le canthal tilt de 2026 en est l’héritier direct, à une nuance près. Le fox eye se dessinait. Le canthal tilt se mesure.

La science ne dément pas tout. Une étude publiée en 2007 dans une revue de chirurgie oculoplastique montrait que des juges préféraient presque systématiquement une photo de visage féminin dont l’angle de l’œil avait été retouché. Mais préférer une retouche en laboratoire ne fait pas d’un œil à l’inclinaison descendante un défaut. Et aucun exercice n’a jamais montré qu’on pouvait redresser cet angle, qui dépend de l’attache des paupières sur l’os de l’orbite.

Mesurer les visages n’a d’ailleurs jamais été un geste anodin. Au XVIIIe siècle, le pasteur suisse Johann Kaspar Lavater prétendait lire le caractère dans les traits. Un siècle plus tard, le médecin italien Cesare Lombroso mesurait les crânes pour y débusquer le « criminel né », pendant qu’en Angleterre Francis Galton superposait des portraits pour composer des types humains. Le looksmaxxing n’a évidemment rien de ces entreprises. Il en partage pourtant une intuition tenace : l’idée qu’un visage se résume à des angles. Et que ces angles diraient la valeur d’une personne.

Langue au palais et gymnastique du visage

Côté pratiques, la panoplie mêle le doux et le douteux. Star incontestée, le mewing consiste à garder la langue plaquée contre le palais toute la journée pour, dit-on, sculpter la mâchoire. La méthode doit son nom à John Mew et à son fils Michael Mew, deux praticiens britanniques défenseurs de l’« orthotropie ». Aucune étude contrôlée n’a montré qu’elle remodèle le visage d’un adulte. En novembre 2024, l’autorité britannique de régulation des dentistes a même radié Michael Mew de son registre, lui reprochant notamment d’avoir proposé ce traitement à de jeunes enfants sans justification clinique.

Le yoga du visage s’en sort mieux. Pratique douce, héritière d’une longue tradition de gymnastique faciale, il peut se prévaloir d’une petite étude de l’université Northwestern publiée en 2018 : après vingt semaines d’exercices, seize participantes paraissaient en moyenne près de trois ans plus jeunes aux yeux de dermatologues. Un signal séduisant, obtenu sur un tout petit groupe et sans comparaison avec des femmes qui n’auraient rien fait. Les auteurs reconnaissaient eux-mêmes les limites de leur échantillon.

Quant au gua sha ou au massage facial, ils relèvent d’abord du plaisir : un moment à soi, un geste lent, une peau qui rosit. C’est déjà beaucoup, à condition de ne pas leur demander de sculpter un os. Nous avions d’ailleurs passé au crible les promesses du drainage lymphatique du visage.

Là où le jeu s’arrête

Il y a enfin les marges, que les médecins regardent avec inquiétude. Le bonesmashing, qui consiste à se frapper les pommettes pour les « densifier », a fait l’objet dès 2024 d’une alerte publiée par des chirurgiens maxillo-faciaux : le geste expose à des fractures et à des lésions durables, sans le moindre bénéfice démontré.

Autre dérive, les injections. Sur les réseaux circulent des produits censés dissoudre la graisse du menton, alors que les injections lipolytiques à visée esthétique sont interdites en France depuis 2011. Quant à l’acide hyaluronique, l’ANSM le rappelle : seuls les médecins sont autorisés à l’injecter.

Un chantier sans fin

Au fond, le looksmaxxing dit moins quelque chose de nos visages que de notre époque. Il prolonge jusque dans nos traits la logique du quantified self, qui compte déjà nos pas, nos heures de sommeil et nos battements de cœur. Il s’appuie aussi sur une réalité que les sciences sociales documentent depuis longtemps : l’apparence pèse sur la manière dont on est perçu et traité. Le sociologue Jean-François Amadieu l’a montré en France dès 2002, dans Le Poids des apparences.

Le problème n’est donc pas de vouloir se plaire. Il tient à la mécanique de la mesure. Une fois qu’on a appris à repérer un angle, un volume, une asymétrie, l’œil ne se repose plus. En 1990 déjà, l’essayiste Naomi Wolf voyait dans les injonctions esthétiques une charge supplémentaire pesant sur les femmes. Le looksmaxxing y ajoute une couche de vocabulaire technique qui la rend plus difficile à contester.

Pour une minorité, la mécanique peut devenir douloureuse. Les psychiatres connaissent bien la dysmorphophobie, cette préoccupation envahissante pour un défaut minime ou invisible aux yeux des autres, qui toucherait environ 2 % de la population. Elle se soigne, notamment grâce aux thérapies cognitivo-comportementales. Passer des heures à scruter son reflet, fuir les photos, enchaîner les corrections sans jamais se sentir apaisée : autant de signaux qui méritent d’en parler à un médecin.

Et si l’on reposait le rapporteur ?

Ironie de l’histoire, les gestes qui changent vraiment un visage sont les moins photogéniques. Un large essai mené en Australie a montré qu’une crème solaire appliquée chaque jour freine le vieillissement visible de la peau. Une étude suédoise publiée dans le BMJ a observé que des volontaires photographiés après une nuit de privation de sommeil étaient jugés moins séduisants et plus fatigués. Aucune de ces routines ne fera un million de vues. Toutes font leur effet.

Reste la plus précieuse, qui ne coûte rien : se regarder à la bonne distance. Au sens propre, parce qu’un selfie à bout de bras déforme. Au sens figuré, parce qu’un visage n’est pas un problème à résoudre. C’est un lieu d’expression, de mémoire et de lien. Il bouge, il vieillit, il rit. Aucun rapporteur ne sait mesurer ça.

En bref

Venu des forums masculins, le looksmaxxing s’est féminisé sur TikTok en adoptant le vocabulaire de la médecine esthétique.

Le mewing n’a pas fait ses preuves. Le yoga du visage montre un petit signal. Le bonesmashing et les injections hors cadre médical sont dangereux.

Les gestes les plus efficaces pour le visage restent les plus simples : protection solaire, sommeil et un regard bienveillant sur soi.

Vos questions sur le looksmaxxing

C’est quoi, le looksmaxxing ?

Le looksmaxxing désigne l’ensemble des pratiques visant à optimiser son apparence physique, du soin de la peau à la chirurgie. Né dans des forums masculins au cours des années 2010, il connaît sur TikTok une version féminine qui emprunte le vocabulaire de la médecine esthétique.

Qu’est-ce qu’un canthal tilt ?

C’est l’inclinaison de la ligne qui relie le coin interne de l’œil à son coin externe. Un canthal tilt dit positif, avec un coin externe plus haut, est valorisé par la tendance. Un œil à l’inclinaison neutre ou descendante n’a pourtant rien d’un défaut et aucun exercice ne permet de modifier cet angle.

Le mewing fonctionne-t-il ?

Aucune étude contrôlée ne montre que garder la langue plaquée contre le palais remodèle la mâchoire d’un adulte. Michael Mew, le praticien britannique associé à la méthode, a été radié par l’autorité britannique des dentistes en 2024.

Le yoga du visage fait-il rajeunir ?

Une petite étude de 2018 a observé des visages jugés environ trois ans plus jeunes après vingt semaines d’exercices, chez seize femmes. C’est un signal intéressant, pas encore une preuve. Pratiqué pour le plaisir, le yoga du visage reste un rituel sans risque.

Le looksmaxxing est-il dangereux ?

Ses formes douces, comme le soin de la peau ou le sommeil, ne présentent pas de danger. Ses formes extrêmes en présentent : le bonesmashing expose à des fractures et les injections pratiquées hors cadre médical à des complications graves. La quête de perfection peut aussi entretenir une souffrance psychique.

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Cet article a une vocation informative et ne remplace pas l’avis d’un professionnel de santé. Avant d’envisager un acte esthétique comme en cas de mal-être lié à votre apparence, parlez-en à un médecin.