En 2013, deux chercheurs de Stanford, Jonathan Schoenfeld et John Ioannidis, ont mené une expérience aussi simple que troublante. Ils ont ouvert un livre de cuisine au hasard, en ont extrait cinquante ingrédients du quotidien (la pomme de terre, le bœuf, le café, l’œuf, le sel, la carotte, le pain, le citron…), et sont allés vérifier ce que disait la littérature scientifique sur leur lien avec le cancer. Pour quarante de ces cinquante aliments, des études existaient. Et le résultat fut limpide : 72 % des études concluaient à une association, soit avec un risque accru, soit avec un effet protecteur. Souvent les deux, sur le même aliment, dans des publications différentes.
Schoenfeld et Ioannidis n’en concluaient pas que tout cause le cancer ou tout en protège. Ils en concluaient que la recherche en nutrition produit, à très grande échelle, des affirmations contradictoires que rien ne permet de hiérarchiser. Et que cette contradiction, une fois traduite par les médias, devient ce que nous lisons chaque semaine : le café était bon, puis mauvais, puis bon. Le soleil, dangereux, puis indispensable. Le gluten, neutre, puis coupable. Les œufs, à éviter, puis à célébrer.
Aucun de ces aliments n’a changé. Ce qui change, c’est notre regard sur eux. Et ce que cela coûte, mentalement, à celles et ceux qui essaient simplement de bien faire.
Nous vivons à une époque où la science du quotidien est devenue un feuilleton. Nouvelles études chaque mois, contre-études quelques semaines plus tard, prises de parole d’influenceurs spécialisés qui rectifient les premières, podcasts qui rectifient les rectifications. Et nous, au milieu, qui essayons de bien faire.
Le résultat est rarement nommé. On parle de surcharge informationnelle, de brain fog, de fatigue cognitive. Mais derrière ces mots cliniques, il y a quelque chose de plus intime, et de plus politique : la fatigue d’avoir tort tout le temps.
Une époque qui change d’avis sans rien dire
Ce n’est pas la science qui pose problème. La science, par nature, avance par révisions, par corrections, par hypothèses qui s’affinent. C’est un beau processus. Le problème, c’est ce que l’industrie médiatique en fait.
Chaque révision scientifique est aujourd’hui transformée en titre choc. Le café, finalement bon pour le cœur. Le soleil, ce que vos crèmes solaires ne vous disent pas. Cette habitude que vous pratiquez depuis dix ans serait dangereuse. Et entre ces titres, jamais de transition, jamais de mise en perspective. On passe d’une vérité à son contraire sans jamais l’admettre.
Le sociologue Hartmut Rosa appelait cela l’accélération sociale. Mais ce qui s’accélère, ici, n’est pas seulement le rythme des informations. C’est la fréquence à laquelle on nous demande de réviser nos certitudes les plus quotidiennes. Et chaque révision, même minuscule, demande une dépense d’attention. Lire, comparer, douter, ajuster, parfois jeter un produit, parfois en racheter un autre. Le coût mental est invisible, mais il s’accumule.
Le wellness, terrain le plus exposé
Aucun secteur n’est plus touché que celui du bien-être. Parce qu’il prétend, par définition, savoir ce qui est bon pour nous.
Méditer le matin. Sauter le petit-déjeuner. Boire de l’eau citronnée. Faire des bains glacés. Suivre son cycle. Tracker son sommeil. Compter ses pas. Surveiller son microbiote. Optimiser son taux de vitamine D. Pratiquer le jeûne intermittent. Faire du yoga, du pilates, de la sophrologie, de la marche en pleine conscience.
Chacune de ces pratiques a, dans la dernière décennie, été à la fois célébrée et remise en cause. Le jeûne intermittent était la révolution métabolique, il est aujourd’hui suspecté de fragiliser certaines fonctions hormonales chez les femmes. Les bains glacés étaient la promesse de longévité, ils sont depuis quelques mois discutés pour leurs effets sur le sommeil. Le yoga lui-même est régulièrement traversé de polémiques sur ses postures héritées d’une tradition qu’on instrumentalise.
Cela ne veut pas dire que ces pratiques sont mauvaises. Cela veut dire que dans l’industrie du bien-être, plus rien n’est stable. Et qu’on demande à chacun de naviguer ce paysage mouvant avec une expertise que personne ne peut raisonnablement avoir.
Une charge invisible, qui pèse surtout sur les femmes
Cette injonction à savoir n’est pas distribuée équitablement. Comme la charge mentale du foyer, elle pèse principalement sur les femmes. Ce sont elles qui lisent les étiquettes au supermarché. Ce sont elles qui choisissent les compléments alimentaires de la famille. Ce sont elles qui programment les rendez-vous médicaux, qui comparent les marques de yaourts, qui s’inquiètent des perturbateurs endocriniens.
Et ce sont elles qui, à chaque retournement de discours, se sentent fautives. J’aurais dû savoir. J’aurais dû lire. J’aurais dû comprendre plus tôt.
Cette culpabilité n’est pas un trait de caractère. C’est le résultat d’une époque qui charge l’individu, et particulièrement la mère, l’épouse, la fille adulte, d’une responsabilité informationnelle infinie. Et qui, à chaque révision, lui demande de payer le prix de l’ignorance d’hier.
Ce que le corps sait avant d’avoir lu
Il y a pourtant une voie, et elle ne passe pas par le retrait. Personne n’a envie de revenir à un monde sans information, sans recherche, sans débat public sur la santé. Ce serait absurde, et surtout dangereux.
La voie passe par autre chose : par la réautorisation des savoirs corporels.
Le corps sait beaucoup de choses avant que la science ne les confirme. Il sait quand il a faim, quand il a sommeil, quand il a froid. Il sait quand un aliment lui convient, et quand un autre lui pèse. Il sait quelle activité physique le ressource, et laquelle l’épuise. Ces savoirs ne sont pas anti-scientifiques. Ils sont simplement antérieurs à la lecture.
Pendant longtemps, l’humanité a vécu en s’appuyant sur ces signaux. Pas parfaitement, certes. Mais avec une économie de moyens et une simplicité que nous avons perdue. Aujourd’hui, beaucoup de femmes ne savent plus si elles ont faim parce qu’une application leur dit qu’il est trop tôt pour manger. Beaucoup ne savent plus si elles sont fatiguées parce que leur tracker indique qu’elles ont dormi sept heures et trente-deux minutes.
Réautoriser les savoirs corporels, ce n’est pas refuser la science. C’est arrêter de la consulter pour des questions auxquelles le corps répond seul depuis toujours.
Une lenteur à inventer
Cette époque ne reviendra pas en arrière. Les études continueront de s’empiler, les contre-études aussi, et l’industrie médiatique continuera de transformer chaque nuance scientifique en titre alarmiste. Nous n’y pouvons pas grand-chose.
Mais nous pouvons, individuellement, choisir notre rapport à ce flux. Décider que toutes les révisions ne nous concernent pas. Que certaines pratiques resteront stables dans nos vies, même si elles sont remises en cause par une étude. Que nous avons le droit, en 2026, de boire un café le matin sans nous demander si c’est devenu mauvais cette semaine.
Cette lenteur n’est pas du déni. C’est une forme de souveraineté. La possibilité de ne pas être l’élève permanent d’une école qui change ses programmes tous les six mois.
Le bien-être, à l’origine, était censé nous offrir cela. Un espace de moins de pensée, de moins de calcul, de moins de comparaison. Un retour à soi.
Il est encore temps, peut-être, de lui rendre cette mission.
À méditer cette semaine, peut-être : qu’est-ce que vous savez de votre corps que personne n’a besoin de vous confirmer ?
— Élodie
Source citée : Schoenfeld JD, Ioannidis JPA. Is everything we eat associated with cancer? A systematic cookbook review. American Journal of Clinical Nutrition, 2013;97(1):127-134. Consulter l’étude.