La « gênance » : quand les jeunes se jugent sur les réseaux sociaux

Pour les jeunes de 13 à 26 ans, être « gênant » n’est pas qu’une question de maladresse ou d’excès. C’est une notion sociale, codifiée, intimement liée au regard des autres. À l’ère des réseaux sociaux, chaque comportement dans l’espace public peut devenir visible, commenté, évalué. Cette exposition permanente influence la manière dont les jeunes se montrent, interagissent et, plus largement, prennent soin de leur équilibre émotionnel.

La « gênance », un nouveau baromètre social

Ce qui est perçu comme « gênant » aujourd’hui ne relève plus uniquement du comportement individuel, mais d’un écart aux normes implicites du groupe. Les jeunes développent une lecture très fine de ce qui peut être montré, partagé ou mis en scène sans risquer le rejet ou la moquerie.

Sur des plateformes comme Snapchat, Instagram ou TikTok, la visibilité est permanente. Mais cette exposition n’est pas vécue comme une liberté totale : elle est encadrée par la crainte de « faire tache », de trop en faire ou de rompre l’équilibre du groupe.

Le regard des pairs comme régulateur émotionnel

Une enquête ethnographique menée en Suisse auprès de jeunes âgés de 13 à 26 ans montre que les réseaux sociaux fonctionnent comme des espaces de régulation sociale.
La mise en scène de soi y est rarement spontanée. Elle est pensée, ajustée, parfois retenue, en fonction des réactions anticipées.

Être jugé « gênant », c’est par exemple :

  • chercher l’attention de manière trop visible,
  • se mettre en scène sans lien avec le groupe,
  • exposer un moment perçu comme trop intime ou déplacé.

Si ce jugement peut être source de pression, il agit aussi comme un cadre social. Il fixe des limites et contribue à préserver la cohésion du groupe.

Préserver le lien plutôt que chercher la viralité

Contrairement à l’idée d’une jeunesse uniquement en quête de visibilité, les comportements valorisés sont ceux qui renforcent la connivence. Les « délires partagés », compréhensibles uniquement par le groupe, jouent un rôle central dans le sentiment d’appartenance.

Les jeunes distinguent ainsi :

  • des espaces où l’expression est libre et sécurisante,
  • d’autres où la retenue est nécessaire.

Cette manière de compartimenter l’espace public et numérique apparaît comme une stratégie de protection émotionnelle.

Ce que la « gênance » révèle du bien-être des jeunes

Les pratiques numériques des jeunes montrent une conscience aiguë des enjeux relationnels. Être vu, oui, mais sans fragiliser sa place dans le groupe. La « gênance » devient alors un signal d’alerte : celui d’un déséquilibre entre visibilité, authenticité et lien social.