Aux États-Unis, les grands hôpitaux universitaires ouvrent leurs propres cliniques de la longévité. En France, l’Académie nationale de médecine vient de poser un cadre, les marques de beauté s’emparent du mot et l’Assurance maladie propose déjà un bilan gratuit. Ce que la tendance raconte, ce qu’elle promet et ce qui relève encore du pari.
Kathleen Wood a 66 ans. Ses deux parents sont partis avant 62 ans et c’est précisément pour cette raison qu’elle a voulu prendre les devants. Plutôt qu’un centre privé aux promesses spectaculaires, cette cheffe d’entreprise de Floride a choisi la clinique de la longévité ouverte par Northwestern Medicine, à Chicago. Son critère était simple : être suivie par une institution adossée à la recherche médicale. Son histoire, racontée par le New York Times, résume assez bien le moment que traverse la longévité : longtemps cantonnée aux marges, elle frappe désormais à la porte de la médecine officielle.
Aux États-Unis, la longévité entre à l’hôpital
Pendant des années, la médecine de la longévité a surtout vécu dans des cliniques boutiques, sur abonnement, à des tarifs allant de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers de dollars par an. On y propose volontiers des examens dont l’efficacité n’est pas démontrée. Chez Fountain Life, par exemple, la formule la plus haut de gamme, facturée 23 500 dollars par an, donne accès au séquençage du génome, à l’IRM du corps entier, aux thérapies par cellules souches ou encore aux échanges plasmatiques.
Ce qui change, c’est l’arrivée des grands centres hospitaliers universitaires. Northwestern facture son programme 5 500 dollars par an : on y mesure la VO2 max (la quantité d’oxygène consommée pendant l’effort), la force et la condition physique, mais aussi des marqueurs moins éprouvés, comme les tests d’âge biologique ou une analyse de la rétine. Weill Cornell Medicine, à New York, a ouvert en mai un bilan unique à 7 500 dollars et un suivi trimestriel à 12 000 dollars, centrés sur la capacité cardiorespiratoire, la force et la mobilité. Mount Sinai remet une bague connectée Oura à ses patients pour suivre leurs données entre deux visites. À Los Angeles, Cedars-Sinai a fait un autre choix : le bilan de base y est pris en charge par l’assurance et les examens plus expérimentaux ne sont accessibles qu’en participant à des essais cliniques.
Le plus intéressant tient peut-être dans ce que ces hôpitaux refusent. Northwestern ne propose ni IRM du corps entier ni séquençage du génome, faute de preuve que ces examens allongent la vie, quitte à laisser filer une clientèle aisée qui les réclame. L’IRM corps entier inquiète d’ailleurs une partie des médecins : elle révèle souvent des anomalies bénignes qui génèrent de l’anxiété et des examens à répétition. Pour Leigh Turner, éthicien de la santé à l’université de Californie à Irvine, une bonne partie de ces tests relève encore de la recherche clinique plutôt que du soin courant. En entrant à l’hôpital, la longévité gagne en légitimité. Elle y subit aussi un tri.
En France, l’Académie de médecine trace une ligne
Le système de santé français ne fonctionne pas comme le système américain et l’Académie nationale de médecine le souligne elle-même : les modèles étrangers ne sont pas directement transposables. Le 13 janvier 2026, elle a adopté (par 58 voix pour, 12 contre et 6 abstentions) un rapport consacré à l’approche clinique de la longévité en bonne santé. Le point de départ est un constat de marché : plus de 3 000 cliniques de la longévité ont vu le jour dans le monde, dont plus d’un millier en une seule année, pour la plupart privées et proposant des solutions qui ne sont pas encore validées.
La réponse des académiciens est d’une sobriété presque déroutante. Ils recommandent un bilan « longévité en bonne santé » à partir de 50 ans, l’âge où le déclin des capacités s’accélère et où, notent-ils, les personnes sont aussi les plus motivées. Au cœur de ce bilan, une notion promue par l’Organisation mondiale de la santé : la capacité intrinsèque, c’est-à-dire la somme de nos capacités à se déplacer, à bien se nourrir, à garder le moral, la mémoire, la vue et l’audition. Viennent ensuite le dépistage des grandes maladies liées à l’âge et la mise à jour des vaccins, selon les recommandations officielles. Quant aux tests d’âge biologique et aux molécules dites « géroprotectrices », le rapport est net : en l’état des connaissances, on ne peut pas les recommander en pratique clinique. Ce qu’il conseille de privilégier tient en quatre mots : activité physique, alimentation, sommeil et lien social.
Derrière ce texte, on retrouve l’école toulousaine. Le rapporteur, le Pr Bruno Vellas, dirige le Gérontopôle du CHU de Toulouse, à l’origine de l’IHU HealthAge, un institut hospitalo-universitaire dédié au vieillissement en bonne santé lancé en avril 2024. C’est aussi de Toulouse qu’a été déployé en France le programme ICOPE de l’OMS, un repérage simple, en partie via une application, des premiers signes de perte d’autonomie, dont la généralisation nationale est prévue dans le cadre de la stratégie « Bien vieillir ». La définition retenue du vieillissement en santé dit beaucoup de la philosophie française : pouvoir continuer à faire ce qui compte pour soi. Pas forcément vivre plus longtemps, donc, mais garder la main sur sa vie le plus longtemps possible.
Le marché, lui, n’a pas attendu
Pendant que les institutions posent des garde-fous, l’offre privée s’installe. À Paris, la start-up Zoï propose depuis fin 2023, dans le 2e arrondissement, un check-up de plusieurs heures : analyse de 145 marqueurs biologiques, échographie complète, microbiote, imagerie avancée, le tout suivi via une application. Comptez 3 600 euros par an, non remboursés par la Sécurité sociale. Selon une dépêche de l’AFP publiée en février 2026, le centre avait réalisé plus de 3 000 bilans en deux ans, dont la moitié pour des cadres envoyés par leur entreprise. D’autres acteurs, comme Lucis ou Kor, se sont lancés sur ce créneau, ce qui ne va pas sans susciter des inquiétudes chez une partie des médecins.
La beauté s’est également approprié le vocabulaire. Lancôme a transformé son flagship du 52 avenue des Champs-Élysées en Maison de la Longévité, où l’on vient faire diagnostiquer l’« âge biologique visible » de sa peau et repartir avec un protocole personnalisé. La longévité devient un langage du luxe, un argument de désirabilité autant qu’un sujet de santé.
Alors, la longévité est-elle devenue grand public ? Le mot, sans aucun doute. L’accès, beaucoup moins. Le paradoxe est d’autant plus frappant que la prévention reste, selon les chiffres de la DREES cités par l’Académie, le parent pauvre du système de santé français : à peine 2 à 3 % des dépenses de santé lui sont consacrées.
Ce qui existe déjà, sans débourser un euro
C’est sans doute l’information la moins glamour de cet article et peut-être la plus utile. Depuis 2024, l’Assurance maladie propose « Mon bilan prévention », un rendez-vous gratuit de 30 à 45 minutes, ouvert à quatre âges clés : entre 18 et 25 ans, entre 45 et 50 ans, entre 60 et 65 ans, puis entre 70 et 75 ans. Il se fait auprès d’un médecin, d’une sage-femme, d’un infirmier ou d’un pharmacien volontaire, et se réserve depuis Mon espace santé ou certaines plateformes de prise de rendez-vous. Ce n’est pas une prise de sang ni une batterie d’examens, mais un temps d’échange sur les habitudes de vie, les facteurs de risque et les dépistages à programmer, qui débouche sur un plan de prévention personnalisé. Un format bien moins spectaculaire qu’un tableau de 145 biomarqueurs, mais remarquablement proche de ce que l’Académie juge nécessaire et raisonnable.
Ce que la longévité dit de nous
La promesse de longévité touche une corde profonde : le désir de reprendre la main sur ce qui nous échappe le plus, le temps. Elle épouse aussi une tendance plus large, celle du corps transformé en tableau de bord, mesuré, comparé, optimisé. Sur ce terrain, la France semble pour l’instant tracer une voie singulière : moins de chiffres à surveiller, davantage de fonctions à préserver.
Au fond, ce que la science valide aujourd’hui pour vieillir en bonne santé n’a rien de futuriste. Bouger, bien manger, dormir, voir les gens que l’on aime, se faire dépister au bon moment. Ce sont des gestes ordinaires, accessibles et étonnamment peu photogéniques. La longévité la mieux documentée ne se trouve pas encore dans une machine : elle tient dans une marche, un repas partagé et une bonne nuit.
Sources : The New York Times (enquête sur les cliniques de la longévité des hôpitaux universitaires américains, octobre 2026) ; Académie nationale de médecine, rapport 25-14 « Approche clinique de la longévité en bonne santé », adopté le 13 janvier 2026 ; CHU de Toulouse et université Toulouse III (IHU HealthAge) ; AFP via Maddyness et La Gazette France (février 2026) ; Journal du Luxe et Premium Beauty News (Lancôme) ; ameli.fr (Mon bilan prévention).