On les dit individualistes, fragiles, trop connectés. On les imagine insouciants ou radicalisés. Pourtant, à lire les résultats de la grande enquête menée par ELLE et l’Ifop auprès des 15–17 ans, une autre réalité s’impose : les adolescents de 2026 ne sont pas déconnectés du réel, ils y sont plongés bien trop tôt.
Ils ne vivent pas dans une bulle numérique hors-sol. Ils grandissent dans un monde qu’ils perçoivent comme instable, violent, sous tension permanente. Et ils s’y adaptent, tant bien que mal.
Optimistes pour eux-mêmes, pessimistes pour le monde
Premier enseignement clé : les adolescents vont plutôt bien… lorsqu’on leur parle d’eux.
- 79 % se disent optimistes pour leur avenir personnel
- 36 % pour l’avenir de la France
- 31 % pour celui du monde
Ce décalage est structurant. Il révèle une génération qui a très tôt compris que son équilibre dépend davantage de sa capacité d’adaptation individuelle que des promesses collectives. Ce n’est ni du repli, ni de l’égoïsme, mais une forme de lucidité précoce.
Là où les générations précédentes projetaient leur avenir dans un récit commun de progrès, celle-ci avance sans illusion sur la stabilité du système.
Une inquiétude diffuse, permanente, profondément adulte
Les peurs exprimées par les adolescents frappent par leur maturité.
Les sujets qui les inquiètent le plus :
- la sécurité intérieure (84 %),
- le terrorisme (82 %),
- la situation économique en France (79 %),
- le changement climatique (78 %),
- la montée du racisme (77 %),
- les conflits armés, en Ukraine comme au Moyen-Orient.
Nous ne sommes plus face à des angoisses ponctuelles, mais à une anxiété systémique, nourrie par un flux d’actualité continu. Une inquiétude sans pause, sans respiration.
Conséquence directe : 63 % des adolescents disent manquer de sommeil, avec un impact encore plus marqué chez les filles. Ce chiffre agit comme un signal faible mais constant d’une génération en hypervigilance émotionnelle.
Écrans et rythme de vie : une génération consciente, mais sous pression
Contrairement aux idées reçues, les adolescents ne sont ni aveugles ni complaisants vis-à-vis de leurs usages numériques.
Les chiffres montrent des pratiques plus nuancées qu’on ne l’imagine :
- 47 % passent entre 1 et 3 heures par jour sur les écrans,
- 32 % entre 3 et 5 heures,
- seuls 4 % dépassent les 8 heures quotidiennes.
Les écarts sont davantage territoriaux que genrés : les adolescents vivant en région parisienne ou en centre-ville limitent davantage leur temps d’écran que ceux vivant en zones rurales ou isolées. Le contexte social pèse lourd dans les usages.
Fait marquant : les adolescents se montrent majoritairement favorables aux restrictions… pour les plus jeunes qu’eux.
- 71 % soutiennent une limitation quotidienne des écrans pour les moins de 15 ans,
- 70 % un couvre-feu numérique entre 22h et 8h,
- 56 % l’interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans.
Ils reconnaissent la toxicité potentielle des écrans, mais refusent les réponses simplistes. Leur positionnement n’est pas idéologique, il est expérientiel : plus ils sont exposés, moins ils croient aux interdictions totales.
Le malaise principal ne vient pas seulement des écrans, mais du rythme de vie imposé :
- 74 % estiment que les journées commencent trop tôt,
- 74 % peinent à se concentrer en fin de journée,
- 69 % jugent la durée des cours excessive,
- 61 % dénoncent le travail scolaire hors cours.
Les écrans agissent ici comme un amplificateur d’un système déjà sous tension.
Valeurs refuge : sécurité, stabilité, liens proches
Face à cette instabilité perçue, les adolescents se replient vers des valeurs qu’ils jugent fiables.
Ce qui compte le plus pour eux :
- la famille (98 %),
- l’amitié (97 %),
- l’argent et la sécurité matérielle (94 %),
- la forme physique (94 %),
- le travail (91 %).
L’amour arrive plus loin dans la hiérarchie. Le romantisme ne disparaît pas, mais il cesse d’être un pilier structurant. Dans un monde incertain, les ados privilégient ce qui dure, ce qui protège, ce qui rassure.
Politique : une quête de protection plus qu’une idéologie
Côté politique, les chiffres déjouent les caricatures :
- 37 % se situent à droite,
- 28 % à gauche,
- 35 % ne se prononcent pas.
Mais cette génération, parfois décrite comme « droitisée », se montre largement favorable à :
- l’avortement,
- l’homosexualité,
- le suicide assisté,
- et pour moitié au changement de genre.
Il ne s’agit pas d’un conservatisme moral, mais d’une quête de cadre et de sécurité. Quand le monde apparaît menaçant, la demande de protection prime sur les grands récits idéologiques.
Des fractures internes profondes
L’enquête révèle aussi des inégalités fortes au sein même de cette génération.
- Les filles sont plus inquiètes, plus politisées, plus sensibles aux enjeux de droits.
- Les garçons se montrent plus attachés aux rôles sociaux traditionnels.
- Les adolescents LGBT+ apparaissent comme les plus fragilisés émotionnellement.
Seuls 22 % d’entre eux estiment vivre le plus bel âge de leur vie, contre 46 % des hétérosexuels. Une donnée qui rappelle que l’adolescence n’est pas vécue de la même manière selon son genre ou son orientation.
Une fatigue du conflit et du sacrifice
Autre chiffre marquant : 58 % des adolescents jugent inacceptable de critiquer une religion. Non par regain de religiosité, mais par fatigue du conflit. Dans un monde perçu comme inflammable, le débat devient un risque.
De la même manière, le patriotisme se fait plus distant :
- seuls 23 % se disent prêts à mourir pour la France,
- une majorité rejette l’idée du sacrifice abstrait.
Il s’agit moins d’un rejet de la nation que d’un refus des récits héroïques déconnectés de leur réalité.
Une génération adulte avant l’heure
En filigrane, cette enquête dresse le portrait d’une génération qui n’a jamais cru à la stabilité du monde. Une génération qui ne demande pas moins de liberté, mais plus de cohérence. Moins de discours, plus de cadres lisibles. Moins de bruit, plus de repères.
Les adolescents de 2026 ne sont ni perdus ni apathiques. Ils sont lucides.
Et cette lucidité, si elle n’est pas accompagnée, pourrait se transformer en fatigue durable.