Wellspan

Wellspan : le petit manuel des années bien vécues

Il y a eu le lifespan, la durée de la vie. Puis le healthspan, les années sans maladie. Voici le wellspan : les années vécues pleinement. Un mot neuf pour une idée très ancienne, que la science commence à documenter. Petit manuel en sept gestes, sans montre connectée ni ordonnance.

Il est dix heures, un dimanche de septembre, à la terrasse d’un café du Marais. Camille, 41 ans, tend son téléphone au-dessus des tasses : sa bague connectée lui attribue un score de récupération de 64 sur 100. Elle soupire. Elle a pourtant dormi huit heures, pris son magnésium, fait sa séance de pilates. À la table voisine, une femme aux cheveux blancs finit son expresso en riant avec deux amies. Elle a 83 ans, monte ses quatre étages à pied, chante le jeudi dans une chorale de quartier et ne connaît pas son âge biologique. Laquelle des deux vit le mieux ? La question n’a rien d’une provocation. C’est exactement celle que pose le wellspan.

Le wellspan, c’est quoi ?

Le wellspan désigne la part de la vie vécue en bien-être : pas seulement sans maladie, mais avec de l’énergie, des liens, du sens et un moral solide. Le mot, formé sur l’anglais well (bien) et span (durée), prolonge deux notions plus connues. Le lifespan mesure la durée de la vie. Le healthspan, popularisé par la recherche sur le vieillissement, compte les années vécues en bonne santé. Entre les deux, l’écart atteint environ neuf ans à l’échelle mondiale, rappellent les chercheurs à l’origine du cadre HELO, consacré à la perception de la longévité en bonne santé.

Le wellspan ajoute une troisième dimension, subjective et relationnelle. Il n’existe pas encore de définition scientifique officielle ni d’outil pour le mesurer : c’est un concept de culture wellness, apparu dans les publications du secteur autour de 2025. Il fait pourtant écho à une critique qui monte chez les chercheurs eux-mêmes. Fin 2025, dans la revue Innovation in Aging, Nicolai Wohns et Sarah McKiddy, de l’université de Washington, reprochaient au healthspan de réduire la santé à l’absence de maladie. Ils plaidaient pour des indicateurs qui fassent une place à l’épanouissement et aux relations.

Le moment n’est pas anodin. Le rapport 2026 du Global Wellness Summit décrit un paradoxe : jamais la santé n’a été aussi mesurable, jamais elle n’a semblé aussi exigeante. Le sommeil est noté, la glycémie tracée, l’âge biologique calculé. Le wellspan propose un pas de côté. Il ne demande plus « combien ? » mais « comment ? ».

Une précaution de lecture avant d’ouvrir le manuel. La plupart des études citées ici sont observationnelles : elles suivent des milliers de personnes pendant des années, parfois des décennies. Elles montrent des associations solides sans prouver à elles seules une relation de cause à effet. Ensemble, elles dessinent pourtant une image cohérente. Et aucun de ces gestes ne coûte cher.

1. Entretenir ses liens

En 1938, des chercheurs de Harvard commencent à suivre des centaines de jeunes hommes, étudiants de l’université puis garçons des quartiers populaires de Boston. L’étude sur le développement adulte, toujours en cours, est devenue l’une des plus longues jamais menées sur la vie humaine. Son directeur actuel, le psychiatre Robert Waldinger, en tire la leçon dans The Good Life, coécrit avec Marc Schulz en 2023 : ce qui prédisait le mieux la santé à 80 ans n’était pas le taux de cholestérol à 50 ans, mais la satisfaction ressentie dans ses relations au même âge.

L’Organisation mondiale de la santé a donné à cette intuition une portée de santé publique. Dans son rapport de juin 2025, sa Commission sur le lien social estime qu’une personne sur six dans le monde souffre de solitude. Elle associe cette solitude à quelque 871 000 décès par an, soit une centaine chaque heure.

Le geste : choisir deux ou trois liens et leur donner un rendez-vous fixe. Un appel le dimanche soir, un dîner mensuel, une activité partagée. Michel de Montaigne ne disait pas autre chose de son amitié avec Étienne de La Boétie : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Le lien ne s’optimise pas. Il s’entretient.

2. Avoir une raison de se lever

À Okinawa, on l’appelle ikigai. Ailleurs, on parle de sens ou de cap. La recherche lui a donné un nom plus sec : purpose in life, le sentiment d’avoir un but. En 2019, une équipe de l’université du Michigan a publié dans JAMA Network Open le suivi de près de 7 000 adultes américains de plus de 50 ans. Ceux qui déclaraient le plus faible sentiment de but dans l’existence étaient nettement plus exposés au risque de décès dans les années suivantes, toutes causes confondues.

Le sens n’a pas besoin d’être grandiose. Viktor Frankl, psychiatre rescapé des camps, le voyait parfois dans une tâche à accomplir ou une personne à retrouver. Le geste : écrire sur une page ce qui compte vraiment, puis y consacrer une heure par semaine. Transmettre un savoir, jardiner, s’engager dans une association, apprendre enfin l’italien.

3. Bouger dans les interstices

Pas besoin de marathon. En 2022, une méta-analyse de quinze cohortes publiée dans The Lancet Public Health montrait que le risque de mortalité baissait progressivement avec le nombre de pas quotidiens. Le bénéfice se stabilisait autour de 6 000 à 8 000 pas pour les plus de 60 ans, de 8 000 à 10 000 pour les plus jeunes. Les fameux dix mille pas, chiffre né d’un podomètre japonais des années 1960, ne sont donc pas un seuil magique.

Reste la force, trop souvent oubliée. La même année, dans le British Journal of Sports Medicine, une analyse de seize études associait 30 à 60 minutes hebdomadaires de renforcement musculaire à une mortalité de 10 à 20 % plus basse. Le geste : monter les escaliers, porter ses courses et s’offrir deux courtes séances de renforcement par semaine. Tout compte, surtout ce qu’on a envie de refaire.

4. Se lever à la même heure

On a longtemps compté les heures de sommeil. La régularité pourrait compter davantage. En 2024, dans la revue Sleep, une équipe australienne a analysé plus de dix millions d’heures de données d’actimétrie recueillies chez 60 977 participants de la UK Biobank. Verdict : la régularité des horaires de coucher et de lever prédisait mieux le risque de mortalité que la durée du sommeil. Les auteurs signalent eux-mêmes une limite, la faible diversité de la cohorte britannique.

Le geste : fixer une heure de lever et la tenir, week-end compris, à une demi-heure près. La grasse matinée du dimanche n’est pas interdite. Elle se paie simplement en décalage horaire intérieur le lundi matin.

5. Remplir son assiette de végétal

En mars 2025, Nature Medicine a publié l’une des plus vastes analyses consacrées au lien entre alimentation et vieillissement réussi. Des chercheurs de Harvard et de l’université de Montréal ont suivi plus de 105 000 femmes et hommes pendant trente ans. Seuls 9,3 % ont atteint 70 ans sans maladie chronique majeure, avec leurs capacités cognitives, physiques et mentales préservées. Ceux qui suivaient le plus fidèlement un régime riche en fruits, légumes, céréales complètes, légumineuses, fruits à coque et bonnes graisses avaient 86 % de chances en plus d’y parvenir. Les aliments ultratransformés, eux, étaient associés à un vieillissement moins favorable. Limite à garder en tête : les participants étaient tous des professionnels de santé.

On pense aux zones bleues, ces régions de centenaires popularisées par le journaliste Dan Buettner. Prudence : la fiabilité de leurs registres d’état civil est contestée par certains démographes, dont Saul Justin Newman. L’assiette méditerranéenne n’a pas besoin de ce mythe pour convaincre. Le geste : une moitié d’assiette végétale, des légumineuses plusieurs fois par semaine. Et le plaisir de manger à plusieurs, qui ramène au premier geste.

6. Passer deux heures dehors

En 2019, dans Scientific Reports, l’équipe de Mathew White, à l’université d’Exeter, a interrogé près de 20 000 personnes en Angleterre. Celles qui passaient au moins 120 minutes par semaine dans la nature se déclaraient plus souvent en bonne santé et satisfaites de leur vie. Parc, forêt ou bord de mer, une longue promenade ou plusieurs courtes : la façon de cumuler ces minutes importait peu. En deçà de ce seuil, l’association n’apparaissait pas.

Les Japonais ont un mot pour cela, shinrin-yoku, le bain de forêt. Le geste : deux heures par semaine sous les arbres ou face à l’eau, sans objectif de performance. Le square en bas de chez soi compte aussi.

7. Changer de regard sur l’âge

C’est le geste le plus surprenant. En 2002, dans le Journal of Personality and Social Psychology, la psychologue Becca Levy, de l’université Yale, montrait que les habitants de l’Ohio qui portaient vers la cinquantaine un regard positif sur leur propre vieillissement vivaient en moyenne sept ans et demi de plus que les autres. Becca Levy a depuis retrouvé ce lien dans d’autres travaux, sans que ses mécanismes soient tout à fait élucidés.

Simone de Beauvoir l’écrivait dès 1970 dans La Vieillesse : c’est d’abord le regard porté sur l’âge qui en fait une disgrâce. Le geste : repérer les phrases qui commencent par « à mon âge » ou « je suis trop vieille pour », puis les réécrire. En beauté, préférer le vocabulaire du pro-âge à celui de l’anti-âge. Les mots ne rident pas. Mais ils pèsent.

Et si le meilleur indicateur était la joie ?

Revenons à la terrasse du Marais. Camille n’a rien fait de mal : dormir, bouger, prendre soin de soi restent de bons réflexes. Sa voisine, elle, coche sans le savoir plusieurs gestes du manuel : ses quatre étages, sa chorale du jeudi, ses deux amies attablées. Le wellspan ne se gagne pas au score. Il est cumulatif et imparfait, fait d’un appel passé, d’une marche improvisée, d’une nuit régulière. Le Global Wellness Summit observe d’ailleurs un basculement : la régulation plutôt que les résultats, les sensations plutôt que les chiffres.

Personne n’a besoin des sept gestes à la fois. Un seul suffit pour commencer, de préférence celui qui fait envie. Michel de Montaigne voyait dans une gaieté constante la marque la plus sûre de la sagesse. Le wellspan n’est pas un protocole. C’est une direction.

À retenir

Le wellspan désigne les années vécues en bien-être : santé, liens, sens et moral. C’est un concept de culture wellness, sans définition scientifique officielle. Les gestes les mieux étudiés sont simples : entretenir ses relations, cultiver un but, marcher chaque jour et renforcer ses muscles, garder des horaires de sommeil réguliers, manger surtout végétal, passer deux heures par semaine dehors et porter un regard bienveillant sur l’âge. Les données sont surtout observationnelles : elles décrivent des associations fortes, pas des garanties. Un seul geste suffit pour commencer.

Vos questions sur le wellspan

Qu’est-ce que le wellspan ?

Le wellspan est la part de la vie vécue en bien-être, c’est-à-dire en bonne santé mais aussi avec de l’énergie, des liens, du sens et un moral solide. Le terme prolonge deux notions : le lifespan (la durée de vie) et le healthspan (les années vécues sans maladie). Il ne fait pas encore l’objet d’une définition scientifique officielle.

Quelle différence entre healthspan et wellspan ?

Le healthspan compte les années vécues sans maladie chronique ni incapacité majeure. Le wellspan y ajoute des dimensions subjectives et relationnelles : l’épanouissement, la qualité des liens, le sentiment d’utilité. On peut être en bonne santé sans se sentir bien. On peut aussi vivre avec une maladie chronique tout en gardant une vie riche.

Comment allonger son wellspan ?

Les gestes les mieux documentés sont gratuits : entretenir des relations de qualité, cultiver un but, marcher chaque jour, renforcer ses muscles 30 à 60 minutes par semaine, garder des horaires de sommeil réguliers, privilégier une alimentation riche en végétaux, passer environ deux heures par semaine dans la nature et porter un regard positif sur son propre vieillissement.

Faut-il des tests ou des compléments pour améliorer son wellspan ?

Pas nécessairement. Les leviers les mieux étudiés restent les habitudes de vie. Les tests d’âge biologique et la plupart des compléments vendus au nom de la longévité reposent sur des données encore limitées. Pour un bilan personnalisé, le bon interlocuteur reste le médecin traitant.

Est-il trop tard pour s’y mettre à 50 ou 60 ans ?

Non. Les grandes études sur la marche, le renforcement musculaire ou le lien social observent des associations favorables chez les plus de 60 ans. Les travaux de Becca Levy suggèrent même que le regard porté sur son âge autour de la cinquantaine compte pour les décennies suivantes.

Cet article a une visée d’information et ne remplace pas l’avis d’un professionnel de santé. Avant de modifier votre activité physique ou votre alimentation, en particulier en cas de maladie chronique, parlez-en à votre médecin.