Je ne sais pas » : éloge de la curiosité, ce soin de l’esprit

À l’heure où toute réponse tient dans un écran, avouer qu’on ne sait pas ressemble presque à une faute de goût. Pourtant la philosophie et les neurosciences racontent la même histoire : l’instant où l’on bute sur une question est aussi celui où l’esprit s’ouvre. Enquête sur la curiosité, ce réflexe d’enfance que l’on gagne à réapprendre.

Un dîner de fin de semaine. Quelqu’un demande en quelle année la tour Eiffel a été achevée. Trois secondes de silence, puis le geste, presque réflexe : la main glisse vers la poche. Avant même que le doute ait eu le temps d’exister, l’écran l’a dissous. La conversation reprend. Personne n’a rien appris. Ou presque.

Ce petit geste dit beaucoup de notre époque. Dans un monde qui récompense la réponse rapide, le « je ne sais pas » est devenu un aveu gênant, au bureau comme à table. La philosophe Lani Watson, chercheuse associée à l’université d’Édimbourg, en a fait le sujet de son livre Q: The Hidden Power of Questions in a World That Wants Answers, paru en 2026. Sa thèse tient en une phrase : nous sommes évalués sur nos réponses alors que ce sont nos questions qui nous font avancer.

La curiosité, ce désir d’apprendre pour le plaisir de comprendre, est associée dans les études à une meilleure mémorisation, à un sentiment plus net que la vie a du sens et, chez les seniors, à une meilleure longévité. Ce ne sont pas des preuves de causalité. Mais un faisceau d’indices assez solide pour regarder d’un autre œil nos moments de « je ne sais pas ». D’autant que la curiosité n’est pas un trait figé : elle se cultive.

Le vertige de Socrate

Les Grecs avaient un mot pour ce moment inconfortable : l’aporie, littéralement « l’absence de passage ». Dans le Ménon de Platon, un interlocuteur de Socrate compare l’effet de ses questions à celui d’une torpille marine, ce poisson qui engourdit quiconque le touche. Socrate ne s’en excuse pas. Pour lui, cet engourdissement est précieux : celui qui découvre qu’il ne sait pas a enfin une raison de chercher.

Des siècles plus tard, Michel de Montaigne adopte pour devise une simple question, « Que sais-je ? ». En 1817, dans une lettre à ses frères, le poète anglais John Keats invente l’expression de « capacité négative » pour désigner l’art de demeurer dans le doute et le mystère sans se précipiter vers les faits et les raisons. Le fil est le même. Le doute n’est pas une panne de l’intelligence. Il en est le moteur.

Ce que la curiosité fait au cerveau

Cette intuition de philosophe a trouvé une traduction en imagerie cérébrale. En 2014, une équipe de l’université de Californie à Davis conduite par Matthias Gruber et Charan Ranganath publie dans la revue Neuron une expérience devenue classique. Les participants lisent des questions de culture générale, notent leur degré de curiosité puis attendent quelques secondes la réponse. Pendant cette attente, l’IRM montre une activité accrue dans le mésencéphale et le noyau accumbens, deux régions du circuit de la récompense qui fonctionne à la dopamine.

Les réponses attendues avec impatience sont mieux retenues, le jour même comme le lendemain. Restait à savoir si cet effet se limitait à la réponse attendue. Pour le vérifier, les chercheurs ont montré pendant l’attente la photo d’un visage inconnu, sans aucun lien avec la question. Au test surprise, les visages vus pendant un moment de curiosité ont été mieux reconnus que les autres. La curiosité semble donc aider à retenir tout ce qui passe à ce moment-là, pas seulement la réponse. L’effet sur ces informations annexes reste modeste et l’étude portait sur un petit groupe d’adultes en laboratoire. Elle dessine néanmoins un mécanisme : pour le cerveau, une question est une petite promesse de récompense.

Les enfants le savent d’instinct. Les travaux de la psychologue du développement Michelle Chouinard, publiés en 2007, montrent que les tout-petits posent des questions pour obtenir l’information dont ils ont besoin et qu’ils insistent quand l’adulte élude. Lani Watson rappelle que le bébé interroge du doigt avant même de savoir parler. Puis vient l’école, où l’on note la bonne réponse bien plus souvent que la bonne question. Pendant des années, poser une question revient à montrer ce que l’on ignore alors que donner la réponse rapporte des points. Selon la philosophe, on apprend ainsi à associer le doute à l’échec. Le monde du travail prolonge la leçon : on y est évalué sur ce que l’on sait et sur les solutions que l’on apporte. Lani Watson cite l’exemple de la médecine, où plus on monte en grade, plus il devient risqué de laisser voir une lacune. Une fois adultes, nous avons donc appris à réprimer l’élan, moins par manque de curiosité que par peur d’avoir l’air de ne pas savoir.

Le confort trompeur de la certitude

Pourquoi résistons-nous si fort au « je ne sais pas » ? Le psychologue social Arie Kruglanski a donné un nom à cette pente : le besoin de clôture cognitive, c’est-à-dire le désir d’obtenir une réponse ferme, n’importe laquelle, plutôt que de rester dans le flou. Ses travaux décrivent deux réflexes. On saisit d’abord la première explication disponible. Puis on s’y fige, en devenant moins perméable aux informations nouvelles. Ce besoin varie d’une personne à l’autre mais il grimpe chez tout le monde sous la pression du temps, dans le bruit ou la fatigue. Autrement dit, les journées surchargées sont précisément celles où l’on pense au plus court.

Le doute n’est pas une panne de l’intelligence. Il en est le moteur.

Le revers se lit aussi du côté de la santé mentale. L’intolérance à l’incertitude, cette difficulté à supporter de ne pas savoir ce qui va arriver, est étudiée de près par les cliniciens. Une méta-analyse publiée en 2019 dans Clinical Psychology Review par l’équipe de Peter McEvoy rassemble 181 études et plus de 52 000 participants. Elle relie de façon robuste cette intolérance aux symptômes de l’anxiété généralisée, des troubles obsessionnels ou de la dépression. Il s’agit d’une association et non d’une preuve de cause à effet. Si vous vous reconnaissez dans cette inquiétude diffuse, notre article sur l’anxiété sans raison précise prolonge la réflexion.

Une hypothèse séduisante, encore peu testée, se dessine alors : la curiosité serait une manière d’apprivoiser l’inconnu plutôt que de le fuir. Là où l’anxiété voit dans le flou une menace, la curiosité y voit une énigme. Le terrain est le même. Seul le regard change.

Une curiosité qui nourrit

La psychologie positive s’est penchée sur ce que la curiosité apporte au quotidien. En 2007, Todd Kashdan et Michael Steger suivent 97 étudiants pendant 21 jours à l’aide d’un journal de bord. Les jours où ils se sentent plus curieux, les plus curieux d’entre eux rapportent davantage de comportements tournés vers l’apprentissage, un sentiment plus net que leur vie a du sens et une satisfaction plus élevée. Les chercheurs relèvent un détail qui parlera à toutes les amatrices de plaisirs rapides : l’effet des petits plaisirs hédonistes ne dépasse pas la journée, alors que le sens nourri par la curiosité se prolonge jusqu’au lendemain.

Du côté de l’âge, une étude souvent citée a suivi plus de 1 100 hommes d’environ 70 ans pendant cinq ans. Publiée en 1996 dans Psychology and Aging par George Swan et Dorit Carmelli, elle observe que les survivants étaient au départ plus curieux que les participants décédés, même après prise en compte des autres facteurs de risque. Le même schéma apparaît chez un peu plus de 1 000 femmes. Là encore, une corrélation : la bonne santé peut aussi nourrir la curiosité. En 2018, une revue signée Michiko Sakaki, Ayano Yagi et Kou Murayama rappelle que certaines formes de curiosité déclinent avec l’âge et plaide pour en faire un champ d’étude du vieillissement réussi. Pour aller plus loin sur ce sujet, lisez nos pistes pour garder un cerveau jeune.

Quand la machine répond avant nous

Reste un défi très actuel : l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, une question tapée dans un assistant obtient une réponse en quelques secondes. Le doute n’a même plus le temps de s’installer. En 2025, des chercheurs de Microsoft et de l’université Carnegie Mellon ont interrogé 319 professionnels qui utilisent l’IA dans leur travail. Résultat : plus ils faisaient confiance à l’outil, moins ils disaient prendre le temps de vérifier ou de remettre en question ses réponses. À l’inverse, celles et ceux qui avaient confiance en leurs propres compétences continuaient à s’interroger.

Ces résultats reposent sur ce que les participants disent d’eux-mêmes. Ils suggèrent pourtant une chose : ce n’est pas l’IA qui éteint la curiosité, c’est la façon dont on s’en sert. Il suffit parfois d’inverser l’usage. Au lieu de demander une réponse, demander à l’assistant ce qui pourrait nous faire changer d’avis sur un sujet. Ou ce qu’une débutante remarquerait dans une situation que l’on croit bien connaître. L’IA ne sert plus alors à clore la question mais à en ouvrir de nouvelles.

Petits exercices d’ignorance

La bonne nouvelle, c’est que la curiosité se réentraîne. Lani Watson insiste sur ce point. Souvent avec des gestes minuscules.

Le premier tient dans un trajet familier. Sur le chemin du métro ou de l’école, s’imposer de repérer un détail jamais remarqué : une corniche, une plaque, un arbre. L’exercice fonctionne aussi avec un livre aimé, relu à la recherche d’une phrase qui nous avait échappé.

Le deuxième vient de l’industrie. La méthode des cinq pourquoi, popularisée par l’ingénieur Taiichi Ohno chez Toyota, consiste à demander « pourquoi » plusieurs fois de suite face à un problème pour remonter à sa racine. Appliquée à soi, elle transforme une contrariété en enquête. Pourquoi suis-je épuisée ce soir ? Parce que la réunion a débordé. Pourquoi a-t-elle débordé ? Parce que personne n’avait fixé de fin. Au troisième ou quatrième pourquoi, la vraie question apparaît souvent.

Le troisième tient en un mot. Remplacer « je ne sais pas » par « je ne sais pas encore » change la posture : l’aveu devient un point de départ. Au bureau enfin, Lani Watson suggère d’inverser certains rituels. À l’entretien annuel, inviter une collaboratrice à formuler dix questions plutôt que dix objectifs. En entretien d’embauche, faire de l’échange une vraie conversation à double sens. Si le doute vous paralyse plus qu’il ne vous stimule au travail, notre article sur le doute de soi au travail peut aider.

Aucun de ces gestes ne demande de matériel ni de budget. Ils demandent seulement d’accepter quelques secondes d’inconfort : celles qui précèdent la réponse.

Et si l’on se permettait de ne pas savoir ?

Il ne s’agit pas d’ajouter la curiosité à la liste des choses à optimiser. Elle n’a rien d’une performance ni d’une routine de plus à cocher. Elle ressemble davantage à une permission : celle de ne pas tout maîtriser, de laisser une question ouverte un moment, de trouver du plaisir dans ce qui nous échappe encore.

La prochaine fois que la conversation bute sur une date, laisser le téléphone dans la poche quelques secondes. Chercher ensemble, se tromper, en rire. Socrate n’avait pas d’écran. Il avait des questions. C’était déjà beaucoup.

En bref

  • La curiosité active le circuit de la récompense et favorise la mémorisation, selon une étude publiée dans Neuron en 2014.
  • Le besoin de certitude grimpe avec la fatigue et la pression du temps : c’est là que l’on pense au plus court.
  • Chez l’adulte, la curiosité est associée à davantage de sens et de satisfaction de vie. Chez les seniors, à une meilleure longévité. Ce sont des corrélations.
  • Elle se cultive par de petits gestes : un détail neuf sur un trajet familier, les cinq pourquoi, le « pas encore ».
  • L’intelligence artificielle peut l’éteindre ou la nourrir. Tout dépend de l’usage.

Vos questions sur la curiosité

Quels sont les bienfaits de la curiosité ?

La curiosité stimule le circuit cérébral de la récompense et favorise la mémorisation, y compris d’informations annexes. Elle est aussi associée à un sentiment de sens plus durable, à une meilleure satisfaction de vie et, chez les personnes âgées, à une meilleure longévité. Ces résultats reposent surtout sur des corrélations.

Pourquoi a-t-on du mal à dire « je ne sais pas » ?

Parce que l’école puis le travail valorisent la bonne réponse plus que la bonne question. Le psychologue Arie Kruglanski parle aussi d’un besoin de clôture cognitive : le désir d’une réponse ferme, quelle qu’elle soit. Ce besoin augmente avec la fatigue, le bruit et la pression du temps.

Qu’est-ce que l’aporie ?

L’aporie est un terme grec qui signifie « absence de passage ». Chez Socrate, elle désigne le moment où l’on découvre qu’on ne sait pas ce que l’on croyait savoir. Loin d’être un échec, cet embarras est le point de départ de la recherche.

Comment développer sa curiosité au quotidien ?

Par de petits gestes réguliers : chercher un détail nouveau sur un trajet familier, relire un livre aimé, pratiquer les cinq pourquoi face à un problème, remplacer « je ne sais pas » par « je ne sais pas encore ». Aucun ne demande de matériel ni de budget.

L’intelligence artificielle rend-elle moins curieux ?

Pas forcément. Une enquête de Microsoft Research et de Carnegie Mellon publiée en 2025 associe une forte confiance dans l’IA à un moindre effort de pensée critique. Utilisée pour interroger ses propres certitudes plutôt que pour obtenir une réponse toute faite, elle peut au contraire nourrir la curiosité.

Cet article a une visée d’information et ne remplace pas l’avis d’un professionnel de santé. Si l’incertitude ou l’anxiété deviennent envahissantes au quotidien, parlez-en à votre médecin ou à un ou une psychologue.